pour 60500 euros tu peux acheter une "chambre de service" de cinq mètres carrés, très lumineuse, avec balcon de un mètre carré donnant vue sur la butte Montmartre et la Tour Eiffel (on ne précise pas quelle portion de l'une ou de l'autre on peut apercevoir, ni sous quel angle, avec quelle torsion du buste, ni sur quelle chaise grimper pour obtenir la vue en question).

Bien que la loi stipule une surface minimale par habitant pour un local loué, cette obligation ne s'applique pas à la vente. Mais le règlement sanitaire de la Ville de Paris impose une surface minimum de 7m2 par habitant. Est-ce à dire que la question sanitaire disparaît si l'on achète ?

Envisageait-on un investissement ? Dans ce cas, même en défrichant le maquis des dérogations, ce mal français, on ne trouve aucune autorisation exceptionnelle pour louer, par exemple, à des saisonniers - catégorie de population pour laquelle on déroge pourtant beaucoup : en termes de droit du travail, d'hygiène, sécurité, conditions de travail, salaire et hébergements. Vous me direz qu'il n'y a pas de saisons à Paris.

L'heureux acquéreur de cette "chambre de service" devra donc utiliser ce local pour lui, mais en aucun cas ne pourra le rentabiliser. A moins d'acheter les 100 mètres carrés en dessous et de garder cette chambre pour la bonne. Mais dans ce cas, le législateur, qui a tout prévu pour emmerder le propriétaire, prévoit une compensation salariale. Voyez où ça nous mène.

Imaginons donc notre acheteur ayant aménagé sa studiniolinette pour y couler paisiblement le reste de son âge : fine couche de peinture pour ne pas perdre en surface ; lit repliable contre le mur avec matelas japonais. Table et chaises suspendues. Etagères de 17 cm de large installées à 1,90 de hauteur (ça réduit le nombre de visiteurs empêchés) avec échelle courante pour attraper son bol à café. Double-vécés chimiques rangés sous l'évier/lavabo. Ecran plat. Pas de tableaux encadrés : des affiches. L'astuce suprême et originale consisterait à faire coulisser la porte d'entrée.

Un grand miroir judicieusement placé sur la portion de mur faisant l'angle avec la fenêtre, permettra d'augmenter la luminosité et donnera de la profondeur (toutefois non exempte d'accidents : il ferait beau voir qu'on allât se jeter par le balcon en voulant se recoiffer).

Ah... Je vois sur la photo qu'on bénéficie d'un renfoncement épousant l'angle de la toiture. Est-ce à dire qu'il est compté dans la surface (Carrez ne s'applique pas sur des locaux de moins de 8m2) ? Le balcon, idem ? Ca se gâte... Dans ce cas, on ne pourra pas se détendre au lit, sauf à mesurer moins d'un mètre quarante.

Dans le cas contraire, cette surface supplémentaire - j'allais presque écrire "superfétatoire" permettrait d'aménager une douchette, qu'il faudra prendre en courbant la tête et en arrondissant le dos. Mais quoi, un peu de contrition quotidienne entretient de vertueuses pensées.

Tout de même, on est dans le quartier baptisé par l'agence immobilière "Elysée-Madeleine-Hoche". L'entrée de cet hôtel particulier haussmannien, aussi imposante que la façade, donnera au futur habitant le plaisir rare de fouler une allée pavée sous un porche majestueux éclairé d'un vrai lustre, et qui donne sur une cour intérieure somptueuse.

Eh bien, écoutez, moi je trouve que c'est pas cher pour habiter chiche, certes, mais chic.

A Saint-Etienne, pour 50000 euros (négociables), tu peux avoir un deux-pièces de 48 mètres carrés refait à neuf au troisième étage d'un petit immeuble bien propret, avec long et large balcon de 15 m2, cuisine séparée, vue panoramique sur la colline de Villeboeuf, l'Opéra-Théâtre et les premiers contreforts du Pilat.

Sol dallé anthracite, parquet flottant dans la chambre, peintures neuves, huisseries double vitrage très haute performance. L'immeuble est sur une rue très calme d'un quartier bien coté, en face du parc très arboré d'un lycée tout neuf. Lorsqu'on monte cette rue, on entend souventes fois le vent puissant du Pilat peigner les cîmes des grands arbres et secouer leurs branches. Voilà pour l'environnement immédiat.

Cet appartement est sis dans le quartier de Bellevue, lequel comporte à peu près tout ce dont on a besoin pour être heureux, et même plus.

Alors, bon, c'est une rue qui monte. Nobody's perfect. D'ailleurs, dans l'autre sens elle descend. C'est dire.

Et puis, la cuisine est petite, on ne peut y manger qu'à deux. Au delà, il faut installer les invités au salon ! Alors qu'à Paris, en descendant la table et les deux chaises du plafond, si ça se trouve on a encore la place d'y glisser un tabouret et voyez : trois convives.

A mon avis, le 48m2 on peut l'emporter pour 40000. Quant à la chambre de service élyséenne, je crains qu'elle n'augmente prochainement, il convient sans doute de se dépêcher.

Autre chose encore : ici pas l'ombre d'une Tour Eiffel à perte de vue. Quant à Montmartre, nous avons bien un cimetière de ce nom, mais il donne à l'Ouest. Et pas de buttes : des collines. Avec vaches limousines, jonquilles, violettes, châtaigniers en bordure, ruisseaux...

Ca fait beaucoup moins de choses en plus, beaucoup plus de choses en moins, comme chante Hélène Piris...
Franchement, j'hésite.