Là où l'on apprenait, grâce à Alain Resnais, qu'étaient les chevaliers-paysans de l'an mil...

Paladru d'un côté, Charavines de l'autre, entre les deux un lac dit "bleu" : eh bien, c'est vrai ! Trois filles s'y trouvant ces jours-ci, en vadrouille peuvent en témoigner : elles s'y sont baignées.

Selon l'air ou le vent, bleu ou vert, mais limpide. Chaque seconde ici (labeur silencieux, perpétuel, modeste), filtrent les anodontes (*). Le lac est en effet si diaphane qu'au fond, l'on distingue la pierre gentiment nichée parmi les sédiments d'une infime poussière. Paysage endormi dans ses larmes sereines ; chaque plante aquatique aux ondoyants cheveux danse, lente, languide aux infimes courants, tandis qu'à la surface une poule d'eau sprinte en circulaire élan.

Hydravion miniature ! Plus véloce à la course que Jésus, pour sûr (nous disons "poule d'eau" par ignorance pure), la petite oiselette d'un gris-brun foncé (des rectrices au bec et de la tête aux "pieds"), pédale sans faiblir de ses pattes palmées. A chaque tour de roue, pour se donner l'allure (ou pour nous signifier qu'il ne faudrait pas croire...) elle avance la tête en rythme, un peu bigote. Et parfois, pousse un cri, bref appel évoquant trompinette à sourdine et chef de gare ailé.

Poulettes agitées vont en bande complice, ne semblent ni hérons, ni grèbes, ni sarcelles. Ni foulques ni canards, cygnes, macreuses brunes, tous vantés par le site à la faune dédié de ce merveilleux lac turquoise et translucide.

Cette première partie, titre compris, a été composée en alexandrins cachés (parfois inclus à l'intérieur d'un autre, parfois chevauchant deux paragraphes), et non rimés. Seule la lecture à voix haute (ou une lecture avec les yeux, mais mentalement scandée) permet de les isoler. Les "e" sont muets ou pas, selon qu'ils figurent à l'intérieur d'une séquence alexandrine ou la terminent. Comme signalé dans le billet n° 334 du 16 juin à propos de Du Bellay, certaines terminaisons "ées" sont comptées comme "é".


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Choses vues et éprouvées

Poulettes d'eau qui nagent auprès des humains sans se détourner de leurs propres affaires.
Petits, moyens et plus gros voiliers.
Planches à la voile rouge bien tendue sous la brise.
Paddles glissant sur l'eau menés par de jolies et athlétiques donzelles
Zodiac de Pépé qui amène ses petits-enfants sur la plage.
Moins drôles, les véritables hydravions d'une quelconque école de pilotage dont les rotations plus taraudantes qu'une nuée de moustiques viennent dégazer au passage leur carburant et sa charge de plomb en amerrissant (ou plutôt, en alacquissant, néologisme spontanément créé par l'une d'entre nous).

Les humains au campinge

échantillon divers de gens très ordinaires en cohabitation bon enfant
bellâtre sur le retour à la peau huileuse d'une couleur pain d'épices parfaitement démodée, mais qu'il s'applique à parfaire chaque jour, basculé dans un transat des années soixante-dix qu'il plante dans l'eau du bord, sa bière à portée de main tandis qu'il s'enduit, puis feuilletant d'une main flapie quelque magazine dont nous préférons ne pas connaître le contenu ni voir les pages grasses
voisine petite dame affairée du matin au soir, installée là quatre mois par an avec son conjoint bougon et quasi impotent, et qui brique son petit univers à la façon d'une ménagère flamande, n'oubliant pas d'épousseter les plantes vertes en plastique empotées sur la table du "salon" délimité par une haie (naturelle) et une toile conçue comme paroi verticale mais au vrai, pendouillante
snack-bar déversant, dès son ouverture et jusque tard dans la nuit, une musique à peu près insupportable : bêlante flûte andine ou chaca-poum de dance-floor, chanteurs locaux ou minettes gémissant en un anglais approximatif, aux pires moments Céline Dion mais le matin à sept heures, tandis qu'on attend le lever du soleil devant le miroir lisse des eaux : silence
véhicules divers : motos, quads, gros 4 x 4 tractant la caravane, bmx ou simples tongs
peu, voire pas d'enfants, la rentrée scolaire les ayant fauchés dans la fleur de l'âge.
Ah si : un bébé

... Et nous trois, les frangines, ricanant en douce tout en scrutant nos co-campeurs, ou s'ébattant dans le lac bleu en poussant des "hu-hu-hu".

A quelques kilomètres en amont, entre 1008 et 1040, s'installèrent les chevaliers-paysans dans un habitat fortifié entièrement construit en bois et posé sur un sol de craie. Pendant cette trentaine d'années, l'eau du lac n'a cessé de monter, les contraignant à l'exil et nul ne sait où ils sont allés, abandonnant au fond de l'eau claire les vestiges de leur camp de bois, quelques traces de leur habitus... Le sol crayeux est devenu une plage municipale à l'eau laiteuse.

Nous sommes parties nous aussi, laissant le camping "Bord du lac", passés les derniers beaux jours de septembre, à un silence retrouvé et à la contemplation d'un paysage au fond très peu différent de celui que découvraient, chaque matin au lever des brumes, ces chevaliers-paysans presque aussi fugaces que les campeurs du 21e siècle.

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(*) Les anodontes sont des very big moules d'eau douce qui filtrent sans relâche l'eau du lac, participant ainsi grandement à sa limpidité et à sa pureté, mais de ce fait, les malheureuses bestioles sont toxiques et incomestibles. C'est heureux pour le lac : eussent-elles, ces étranges créatures, présenté un quelconque intérêt pour nos gueules voraces, les prédateurs impénitents que nous sommes les auraient depuis longtemps décimées.